L'essentiel est très peu, vous n'imaginez
pas. Moins épais que l'aile d'une libellule, que la lumière éclairant votre parole. Moins lourd qu'un murmure, la nuit, le long d'une rivière, murmure de l'eau entre les pierres. Murmure de la
nuit dans la nuit. On a beau me raconter n'importe quoi, m'offrir en partage les idées les plus savantes, mon cœur ne croit qu'en une chose, invisible, impalpable, fuyante, insaisissable, qui
nous laisse sans mot. Une chose dont je tairai le nom car il est trop grand, trop beau et, en cela, si naïf.
Je tairai ce nom infini qui hurle à la
folie dans mon sang. Il ressemble à ces êtres que l'on croise dans les vastes parcs des hôpitaux, assis ou déambulant, chantonnant ou silencieux comme des momies. Ils n'ont tracé aucune route
pour leur vie. Ils recherchent un chemin à tâtons, dans les ténèbres. En cela, je leur ressemble. Je remonte à grand peine du fond d'un puits et seul me guide ce rond de lumière au-dessus de mon
crâne, cette trappe d'azur, ce bleu grâce auquel j'espère et j'échappe.
Nous avons négligé le simple pour
l’insignifiant, nous avons choisi l’or qui tache les mains au lieu de l’amour qui est sans prix. Nous avons choisi la haine, la rancœur, l’amertume et nous ne sommes plus que de maigres feux
éteints dans la lande. Oui, je vois des incendies, des désastres partout et quelques pauvres gens qui osent encore, osent encore dire Non mais l’on n’entend même plus leurs voix perdues dans
notre nuit commune.
Ils viennent de très loin, éparpillés
dans l’univers, ils viennent des massacres, des misères, des tortures, ils n’ont pas de nom, l’histoire les a broyés dans la grande meule de l’oubli mais ils croient encore au vent léger des
mots, à cette brise de fraîcheur, à ce sursaut des reins, à cette marche pour que le soleil ne soit pas du sang sur les pierres, pour que la malédiction ne devienne une
fatalité.
Je les vois toutes ces silhouettes, elles
viennent parfois dans ma maison, déposent la tristesse de leurs fusils dans l’âtre et je leur offre l’eau et le pain comme aux plus mauvaises heures de l’histoire quand il fallait glisser son nom
dans l’ombre, cacher l’espérance dans les chambres clandestines, mordre aux ténèbres des forêts. Quand il fallait choisir l’éclair, la foudre plutôt que le séjour provisoire des mensonges,
l’hilarité des bourreaux, la lâcheté des serpents.
Oui, n’abandonnons pas nos sources. Ne
laissons pas dévorer nos soleils.
Qu’il n’y ait plus, entre le monde et les
livres, que cette lumière que nous offre le visage invisible du lecteur. Cette lumière a tout exigé de moi. Tout. Elle m’a tout pris. Elle a pillé mon âme, mon cœur, mon sang, mes moindres
souvenirs. Elle a anéanti les miens. Chacun de mes biens a roulé au ravin. Pour elle, j’ai perdu mes plus petits trésors. J’ai perdu jusqu’au souffle. J’ai marché en aveugle. J’ai erré des
siècles pour trouver enfin un refuge, un lieu pour mes haltes et mes vagabondages.
J’ai tout perdu, tout. Qui peut savoir la
hauteur de cet abîme ? Je ne possède plus que la pauvreté ensoleillée de chaque phrase. On n’a pu me dérober la joie et, croyez-moi, la joie, c’est le sommet, oui, le sommet. Nous sommes
quelques-uns à veiller tendrement sur cette reine déchue. En effet, qui perd la joie perd la vie !
Je vous l’avoue, j’ai visé, cherché
l’Inaccessible, le feu d’un absolu. J’ai parfois trouvé de l’or dans la boue du monde. Je vis dans une solitude où le solitaire n’est plus jamais seul. Vous ne pouvez savoir, vous qui êtes
heureusement entourées de vie vivante. Vous ne pouvez savoir jusqu’où il m’a fallu marcher, quels ravins j’ai dû entreprendre, quels cols franchir, à quitter pour vivre sur ce chemin de complète
incertitude. Cela est pure folie, oui, pure folie. Il y a un prix à payer pour la vérité de la plus brève phrase.
Ce matin, dans
l’émerveillement du matin, un merle m’a fait cette révélation en se posant avec une telle grâce sur le muret tremblant du jardin. Il a tourné un instant son bec vers mes deux yeux puis s’est
envolé vers l’infini. Comme les vrais livres, les grands livres à la contagion parfois insupportable. Qui sont écrits avec le cœur, le sang luisant du cœur. Ceux-là seuls ont des
ailes.
Plus qu’un écrivain, je voudrais être un
homme qui a un cœur, mais un homme qui a perdu l’alphabet. Oui, un homme avec un cœur. C’est tout simple, non ? C’est infini, comme la vie qui commence ici, sur ce seuil d’où je vous écris en
saluant le tilleul qui penche ses branches vers mes fenêtres. Des hommes, avec un cœur, je n’en ai pas croisés beaucoup. J’écris peut-être pour cela : rencontrer des hommes sur ma
route.
Joel
Vernet