Comment parler..? Les mots de cette musique viennent d'un pays où le langage n'existe pas, où le langage est scellé, enfermé en lui-même, est devenu comme la lumière, visible seulement de l'extérieur. J'attends le moment, j'attends le moyen. Cela va venir, cela arrive peut-être. Au bord des nuages, comme sur une dune de sable, un petit garçon inconnu est assis et regarde à travers l'espace.
Ecrire seulement sur les choses qu'on aime. Ecrire pour lier ensemble, pour rassembler les morceaux de la beauté, et ensuite recomposer, reconstruire cette beauté. Alors les arbres qui sont dans les mots, les rochers, l'eau, les étincelles de lumière qui sont dans les mots, ils s'allument, ils brillent à nouveau, ils sont purs, ils s'élancent, ils dansent !
On part du feu, et on arrive dans le feu.
Je ressens le désir du réel. Trouver ce qui existe, ce qui entoure, sans cesse
dévorer des yeux, reconnaître le monde. Savoir ce qui n'est pas secret, ce qui n'est pas lointain, le savoir non avec son intelligence, mais avec ses sens, avec sa vie.
Je ressens ce désir de réel avec tant de force qu'il me semble parfois que tous les autre désirs s'évanouissent. Je voudrais ouvrir les portes, les fenêtres, abattre les murs, arracher les toits,
ôter tout ce qui me sépare du monde.
Je voudrais vivre dans un endroit tel que je pourrais voir sans cesse la mer,
le ciel, les montagnes. J'ai faim et soif de chaleur, de vent, de pluie, de lumière. Les villes des hommes me gênent, les mots des hommes me gênent. Ils font obstacle à mon désir comme s'ils
dressaient un écran devant le monde. Je voudrais retrouver les pays où personne ne parle, les pays de bergers et de pêcheurs où tout est silencieux, dans le vent et la
lumière.
Jean-Marie Gustave Le Clezio “L'inconnu sur la terre”
Il te faut apprendre à respirer les parfums de ton être
Comme une fleur que tu écraserais dans ta main
Dégage alors des senteurs de plus en plus fortes
Toi aussi, ainsi tu es ... dans l'extraction lente de ton essence
Il te faut apprendre à marcher
De cette marche aveugle mais confiante, chaotique mais ... élancée
D'un enfant à ses tout premiers pas
Regarde! Il ne tourne pas la tête en arrière
Il n'a pas le souvenir
Il lève les yeux et les bras vers le ciel
Cherchant là, justement, l'équilibre qu'il appelle
Ces premiers pas bien hésitants sont le début du voyage vers l'Homme
Il te faut approcher la vérité
Elle est dans ton regard profond
Un arbre, une fleur, un oiseau ...
Sauront te retracer le secret de son mystère
L'homme a fait beaucoup pour que la vérité devienne mystère
Ne t'abreuves pas à toutes les sources que rencontrera ton chemin
Corinne, merci ma douce...
Ce qu'il y a au fond de nous, ce ne sont pas les obsessions, ni les désirs
contrariés, ni tout ce qu'on a inventé pour expliquer le mécanisme de l'esprit. Fausse science, cette science du langage par le langage, qui invente ses propres monstres. Mensongère, cette
science qui interprète, qui divise, qui juge. La faillite de la psychologie est tout entière dans son intelligence. Car enfin, de quoi parlons-nous ? Parlons-nous des problèmes de la société, de
la pluie et du beau temps, des jeux de société et des histoires drôles ? Si oui, la psychologie répond parfaitement.
Mais si nous parlons de l'âme, des émotions, de l'intérieur brûlant et remuant au fond de notre corps, comment imaginer que ces règles et ces associations d'idées vont réussir à en rendre compte
?
Mais plus encore que la naïveté et le mensonge, plus encore que l'orgueil, ce qui condamne les prétendues sciences humaines, c'est leur esprit de domination.
Je ne me
sens pas intéressé par un savoir qui cherche à vaincre ou à convaincre. Je n'ai pas de goût pour l'intelligence qui trace ses plans, qui organise le futur. Connaître quelques secrets de l'esprit,
pour quoi faire ? Pour ordonner, pour déterminer ?
Mais la part de l'esprit que j'aime, c'est celle-là justement qu'aucune parole ne livre. C'est la vie en profondeur, le mouvement,
insaisissable.
C'est le son de la voix, sa musique hésitante, contradictoire, et non la somme de ses mots. L'esprit de l'homme est semblable au vent, à la pluie, à la
lumière. Quand on est au-dehors, on ne le perçoit pas. Quand on est au-dedans, il n'y a pas moyen de le comprendre. Il est trop mobile, imprévisible, bondissant. La beauté coupe le souffle,
précipite. La beauté vous rend semblables, et vous n'avez plus le loisir de l'intelligence.
Plus que
l'intelligence me semble belle cette faculté de la vie qu'on appelle la ruse. lntelligence immédiate, intelligence des gestes et des actes, subtilité instinctive. Alors l'homme est semblable à un
animal qui court dans la forêt, tous les sens en éveil, percevant les dangers, sachant les chemins, n'oubliant jamais les cachettes et les repaires, ni les raccourcis qui sauvent.
Comprendre les autres, c'est les voir, vite, du coin de l'oeil, reconnaître leurs armes, ressentir leurs charmes. Inquiet, insatiable, l'homme aux aguets emprunte les sentiers qu'il connaît,
écoute les signaux, flaire les empreintes. Il n'y a pas de mystère abstrait. Le regard scrute, épie. Il n'y a pas d'autre force que cet instinct, cet appel. Car c'est le jeu, le vrai jeu,
enivrant et réel que l'on joue avec le monde vivant. Quand on est dans ce jeu-là, on ne cherche pas à comprendre, ni à dominer par l'intellect. On cherche seulement les aliments de la vie, tous
les aliments.
L'on n'a rien acquis. L'on n'a rien su, rien retenu. L'on a été dans la vie, tout simplement.
La beauté de l'âme, c'est ce flux qui passe, cette onde, cette vibration, cette
voix qui parle avec les paroles internes, cette lumière qui vous change et vous trouble, sans que vous sachiez comment. Un dialogue, sans cesse, une interrogation, une exclamation, un cri - mais
par les yeux qui brillent, par les oreilles qui entendent, par les odeurs infinies et précises, par toute la peau tendue, par toute la mémoire - comme si, par instants, la lumière des coeurs
était enfin visible.
Ce sont les vraies paroles. Elles ne posent pas de questions. Elles ne demandent pas sans cesse, pourquoi,
quand, comment..? Elles ne veulent pas de réponse tout de suite. Mais elles vont et viennent entre les corps vivants, comme un souffle, comme une odeur, comme une lumière, qu'on emprunte à tour
de rôle. Entendez-les. Percevez-les. De drôles de vibrations électriques qui font trembler les nerfs, quand quelqu'un s'approche. Une aimantation qui vous attire, une chaleur diffuse qui éclaire
votre peau. Puis, à d'autres instants, le froid, qui hérisse vos poils, le danger de la mort qui rôde.
C'est surtout par le regard que je sens cette vibration. Comme si quelque chose venait dans la lumière,
comme si un faisceau réel appuyait au fond de moi. Dans l'immensité d'une foule humaine, deux yeux soudain m'interrogent, me parlent, à moi seulement, comme s'ils m'avaient choisi. Je les sens,
j'entends ce qu'ils disent, avec les éclats du regard. Je ne pense à rien, je ne désire rien. Mais en moi je sens l'onde qui se déroule et s'élance, et mon coeur bat vite. Ou bien tout à coup au
fond de moi quelqu'un habite. Je ne sais pas qui, je ne le connais pas, ne le connaîtrai jamais. Quelqu'un, un enfant peut-être, qui regarde une image brillante comme le soleil. Je ne veux pas
savoir d'où il vient, ni pourquoi. C'est une image seulement que je vois, non pas avec les yeux, mais avec toute ma mémoire, une image qui vit en moi et rayonne. Peut-être l'ai-je reçue par
hasard, peut-être que je l'ai portée longtemps, avant même ma naissance ?
Certains jours, sans cesse, je sens les ondes qui vibrent, je vois les yeux qui brillent, il y a des étincelles sur le corps des femmes, des nappes bleues sous les pieds des
enfants. Certains jours, sans repos, cela s'allume et
s'éteint, fait ses signaux. Que disent-ils..? Mais ce ne sont pas leurs mots que j'écoute. C'est le chant multiple et rapide des vivants. Les plus grandes émotions, le bonheur, l'extase, ils sont
dans ce langage.
La lumière est le verbe suprême qui nous enveloppe, nous brûle, nous
transcende.
Si le langage n'est fait que de mots, il n'est rien du tout. Quelques bruits
avec la bouche, quelques gestes, quelques silences: ce n'est pas une musique. Mais quand dans les mots viennent la danse, le rythme, les mouvements et les pulsations du corps, les regards, les
odeurs, les traces tactiles, les appels; quand les mots jaillissent non seulement de la bouche mais du ventre, des jambes, des mains, quand tout l'air vibre et qu'il y a comme une auréole de
lumière autour du visage; quand surtout les yeux parlent, et le regard est une route sans fin qui traverse le cosmos; alors on est dans le langage, dans sa beauté, et il n 'y a plus rien de muet,
ou d'insensé. L'insuffisance comique des philosophies est de vouloir établir une signification. Mais la beauté, la puissance de la vie, quand on est sur leur passage, elles peuvent vous changer
et vous révéler d'un seul geste, à la façon d'un éclair.
C'est une flamme qu'on ne remarque pas tout d'abord, parce qu'on est souvent distrait par toutes les étincelles et tous les éclats qui tourbillonnent sans cesse : la brillance, le luxe, miroirs
partout tendus, phares aveuglants braqués sur les yeux, grandes plages de couleur, de blancheur.
Mais lorsque tout devient gris de fatigue et
d'usure, lorsque la plupart des êtres se sont éteints et se sont effacés, alors on remarque cette lueur étrange qui brille par endroits, comme des feux de braise. Quelle est cette lueur..? Que
veut-elle..? Est-ce le désir..?
Le plus simple désir alors, la force de la vie, la force de la vérité.
La lumière pour cette seule action : voir, aimer.
Je cherche ceux et celles qui brûlent. Ce sont les seuls immortels.
Jean-Marie Gustave Le Clezio, "L'inconnu sur la terre".
Découvre les plus belles merveilles du monde.
Trouve les plus fabuleux trésors de cette terre.
Cherche l’histoire d’amour la plus profonde,
Et la plus pure de toutes les prières.
Mais tout cela n’a d’égal à la richesse de ton coeur.
Lis les plus beaux poèmes qui ont été écrits.
Ecoute les plus belles mélodies qui se jouent.
Goûte les plus exquises saveurs de tous ces pays,
Et sents les plus doux parfums qu’il y a partout.
Mais tout cela n’a d’égal à la richesse de ton coeur.